Température et stabilité du manteau neigeux au Val d’Anniviers et à Saas-Fee

Tout randonneur à ski apprend à lire la pente et l’exposition. Moins nombreux sont ceux qui se demandent pourquoi la neige sous leurs pieds se comporte si différemment d’une semaine à l’autre, ou pourquoi une pente qui semblait solide le lundi peut céder sous un skieur le jeudi, sans chute de neige entre-temps. La réponse est presque toujours la température.

Nous guidons au Val d’Anniviers et à Saas-Fee, deux vallées classiques de randonnée des Alpes internes du Valais, et ici plus que presque partout ailleurs dans les Alpes, c’est la température, et non le cumul de neige, qui décide si le manteau neigeux tient ou cède. Ce guide explique pourquoi, et ce que cela implique pour notre lecture des conditions et la préparation d’une course.

Sommaire

Le manteau neigeux valaisan : un climat continental qui a de la mémoire

Les Alpes suisses n’ont pas un manteau neigeux, elles en ont plusieurs. Les chercheurs de l’Institut WSL pour l’étude de la neige et des avalanches (SLF) les classent en climats nivologiques distincts. Les régions plus enneigées et plus douces, proches du versant nord des Alpes, ont un climat maritime : chutes de neige et redoux fréquents font que le manteau est dominé par des grains arrondis, transformés par la fonte, qui se lient bien entre eux.

Les vallées du sud du Valais comme Anniviers et Saas relèvent en grande partie de ce que le SLF classe comme climat continental, partagé avec une partie de l’Engadine. Les manteaux continentaux reçoivent moins de neige, des températures moyennes plus froides et bien moins de cycles de fonte, si bien qu’au lieu de s’arrondir, les cristaux ont beaucoup plus tendance à se faceter : ils deviennent des grains lâches, mal liés, à la texture de sucre, qui adhèrent à peine à leurs voisins. Les couches fragiles persistantes, facettes et givre de profondeur, dominent ici comme elles le font rarement plus au nord.

Cette différence compte parce que ces couches ne disparaissent pas avec la prochaine tempête. Une fois enfouie, une couche de facettes peut rester dans le manteau pendant des semaines ou des mois, en attendant une charge suffisante, neige fraîche, plaque à vent ou skieur, pour céder. C’est une des grandes raisons pour lesquelles le problème de « neige ancienne » apparaît si souvent, et si durablement, dans le bulletin régional d’avalanches de nos vallées.

Comment les écarts de température créent des couches fragiles

Le métamorphisme de gradient

À l’intérieur du manteau, la chaleur va toujours du chaud vers le froid. Quand la surface se refroidit rapidement, surtout par nuit claire et calme, quand la neige rayonne sa chaleur directement vers un ciel froid, alors que la base reste proche de 0 °C au contact d’un sol relativement plus chaud, un gradient de température se forme à travers la neige. La vapeur d’eau migre le long de ce gradient, des couches chaudes vers les couches froides, et c’est ce transport de vapeur qui pousse les cristaux à changer de forme.

Les gradients faibles laissent les cristaux s’arrondir et se lier, le processus même qui renforce un manteau avec le temps. Les gradients forts font l’inverse : ils facettent les cristaux en grains anguleux, mal liés, sans grande résistance, qui adhèrent aussi mal aux couches du dessus et du dessous. Plus le gradient est raide, plus le phénomène est rapide et complet, et les gradients sont les plus raides précisément là où le manteau est mince, parce que la même différence de température entre surface et sol se répartit sur moins d’épaisseur.

Pourquoi le Val d’Anniviers et la vallée de Saas y sont sujets

Additionnez ces deux faits et vous avez une description presque parfaite des conditions de début de saison dans nos vallées. Un terrain haut, sec, d’Alpes internes, avec ciel dégagé, fort refroidissement radiatif nocturne et, surtout avant que la base se constitue en décembre, un manteau mince posé sur rocher et éboulis : c’est exactement la recette des gradients forts et du facettage rapide. Les pentes à l’ombre, abritées du vent, où la neige reste froide et intacte, sont des usines à facettes particulièrement efficaces.

Une fois cette couche facettée enfouie sous une tempête ou une plaque à vent plus tard dans la saison, elle devient un défaut structurel qui peut persister des mois. C’est en grande partie pourquoi randonner ici récompense l’attention portée à l’historique de neige et de température de toute la saison, pas seulement aux 24 heures qui précèdent la sortie.

Le printemps et le cycle quotidien de gel et de dégel

Quand le regel travaille pour vous

Quand la saison avance et que les jours rallongent, un autre processus lié à la température prend le relais : le cycle quotidien de fonte et de regel. Le soleil et l’air doux ramollissent la surface en journée ; si la température baisse assez la nuit, cette eau de fonte regèle en une croûte portante et les liaisons entre cristaux se renforcent. Chaque bon regel nocturne est en pratique une « remise à zéro » de la stabilité, et c’est pourquoi la journée classique de randonnée de printemps commence tôt, traverse une surface ferme et regelée, et vise à quitter la pente avant que la neige de printemps ne tourne à la soupe.

Quand le regel fait défaut

Le danger survient quand cette récupération nocturne n’a pas lieu : nuages qui retiennent la chaleur, nuit douce, ou températures de l’air qui ne descendent tout simplement pas sous zéro à votre altitude. Sans regel, le manteau aborde la journée suivante déjà affaibli, et chaque jour chaud supplémentaire aggrave le problème au lieu de le remettre à zéro. Les conditions deviennent nettement plus dangereuses dès que les températures dépassent ce que le manteau a connu jusque-là dans la saison, parce que l’eau de fonte pénètre alors plus profondément et peut atteindre et affaiblir des couches restées stables tout l’hiver.

La pluie fait la même chose plus vite : elle injecte chaleur et eau directement dans le manteau sans possibilité de regel, et c’est pourquoi un épisode de pluie douce, même modeste, tombant sur un manteau froid est considéré comme l’un des déclencheurs les plus sérieux de grandes avalanches de neige humide partout dans les Alpes, nos vallées comprises.

Ce que cela change pour préparer une course

Rien de tout cela ne vise à transformer une randonnée en examen de physique, mais quelques habitudes traduisent directement la science en journées plus sûres et meilleures :

  • Lisez la courbe de température, pas seulement le degré de danger prévu : minimales nocturnes, isotherme zéro, couverture nuageuse et vent façonnent ce que fait le manteau avant même que vous ne quittiez la voiture.
  • Vérifiez quel problème avalancheux est signalé pour votre secteur dans le bulletin d’avalanches du SLF, pas seulement le degré de danger : un problème de « neige ancienne » impose des choix de terrain très différents d’un problème de « neige humide ».
  • Au printemps, calez votre journée sur le soleil : partez tôt sur un regel nocturne ferme, suivez les expositions à mesure qu’elles entrent et sortent du soleil, et quittez les pentes raides et ensoleillées avant qu’elles ne deviennent molles et humides.
  • Traitez les couches fragiles persistantes avec respect même par une journée d’apparence calme : elles donnent peu d’indices visuels, peuvent se propager largement, et sont exactement le type de danger où la connaissance locale de toute la saison, ou un guide qui la possède, fait la vraie différence.

C’est cette connaissance locale, la façon dont le manteau du Val d’Anniviers et de Saas-Fee s’est réellement comporté au fil de la saison et pas seulement ce qui est tombé la semaine dernière, autour de laquelle nous construisons chaque journée guidée. Si vous préparez un séjour de randonnée en Valais, comprendre pourquoi notre manteau se comporte ainsi est un équipement aussi utile que votre DVA.

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